Nathan Bonne, surréaliste

L’autre soir, j’étais à la gare avec les enfants. La plus grande prend le train toutes les semaines pour rejoindre son internat. Le tout petit aime sortir dès que l’occasion se présente. Un jeune homme faisait des allées et venues du quai sombre, où il grillait ses roulées, au hall trop éclairé, où il finissait les Manifestes du Surréalisme de Breton. Avec son sac de randonnée, ses cheveux en bataille, sa barbe mal taillée, ses sapes achetées négligemment dans un surplus militaire à l’exception du pull tricoté main, je le classais sans autre forme de procès parmi les étudiants des Beaux-Arts ou des Arts de Spectacle qui rentrent vers les cités étudiantes après avoir passé les fêtes en famille, où il s’était ennuyé prodigieusement loin de l’abstraction des Œuvres et des Néons de la Ville. Un autre, bien plus jeune, un lycéen faisait les cent pas, lassé d’attendre le train, dix minutes avant l’heure. Sur son sac Eastpack noir, il avait écrit plein de phrases tirés de péplums à trois francs, « Qu’importe la divinité, la force est dans nos seules mains »… En fait je ne me souviens plus de ce qui était écrit, mais c’était dans ce ton là. Au guichet, le responsable venait de baisser son store vénitien et bien caché on pouvait l’entendre se préparer un café instantané.

Mon fils jusque là si calme s’est mis à raconter sa vie avec force gesticulations et doigts accusateurs. Je lui ai dit :

– Chut, le monsieur essaye de lire un livre. Et ce n’est pas le plus facile de tous.

– Oui mais j’arrive au bout, a répondu l’étudiant des Beaux-Arts du Spectacle. Et quand on en arrive là, on se demande ce qu’il reste de surréaliste dans le monde.

Le train n’allait pas tarder à arriver – à condition d’être à l’heure. Mais la question avait de multiples réponses, comme autant d’échos de guerre venus de multiples vallées lointaines alors qu’on se la coule douce à la gare. Je lui ai dit :

– Moi, j’écoute mon fils causer pour faire le plein de surréalisme.

– Je veux bien vous croire, a répondu l’étudiant des Arts Spectaculaires de la Beauté.

Le train s’est annoncé – il était en avance. Alors j’ai eu le temps d’y repenser toute la semaine. Le surréalisme en tant que distorsion des mécaniques établies au profit de la puissance occulte des coïncidences non relevées n’a-t-il pas toujours existé ? Je veux dire, avant que Breton ne le manifeste, le surréalisme n’explorait-il pas le monde à l’aune des divagations de vieux soudards matraqués par les apéritifs, dans les volutes fractales des encens ou la poésie de Rimbaud ?

Je n’ai pas cru un instant que l’étudiant des Spectacles Artistiques et Beaux croyait que le surréalisme n’existait plus. Je me suis arrêté à l’idée qu’il pensait qu’il n’était plus exploité.

Pourtant tout dans le monde porte les hommes à libérer leur inconscient. Cachés derrière l’anonymat des tweets, rassasiés d’idées achetées au prêt-à-penser du coin, masqués par photoshop, photographiés et instantanément développés dans toutes les chambres noires de l’univers, tous ont droit au nonsense méthodique et pratique, déshabillé du rituel de la bienséance et de la grammaire. Sans précaution et surtout sans réflexion.

Ce n’est pas clair et je ne cherche pas vraiment à l’être. J’essaye juste de ne pas oublier ce jeune homme. Parce qu’au final je n’ai pas bien compris ce qu’il voulait me dire. Il est monté dans son train. Je suis resté à quai, mon garçon dans les bras, avec toutes les destinations du monde en attente, depuis cette petite gare de village. Les discussions inachevées boiront le vin nouveau. Un Pécharmant de préférence, aujourd’hui.

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