Nathan Bonne, enthousiaste

Il y a quelques semaines, Dany Laferrière a franchi les portes de l’immortalité, grâce à treize scrutins sur vingt-trois dès le premier tour.

Il ne s’agit pas d’une resucée de Highlander et Christophe Lambert ne va pas surgir de derrière un placard l’épée à la main pour arracher le quickening d’un autre Immortel en maraude en lui tranchant la tête d’un coup sec. Pourtant Dany Laferrière aura bien une épée, le voici Académicien.

Les Académiciens ne sont pas vraiment immortels. D’ailleurs c’est parce qu’il arrive qu’ils meurent que d’autres amoureux de la langue deviennent Immortels à leur tour comme Dany. C’est une devise qui a, un jour, déteint d’un sceau. A l’Immortalité clamait-elle, parce que c’est la langue qui est immortelle, jusqu’à preuve du contraire. Jusqu’à ce que le dernier mot en français soit balbutié. Ce jour-là, sauf si j’ai été traduit, on pourra me dire que j’aurai vraiment perdu mon temps à essayer d’écrire.

« Dany Laferrière, 13 voix, Jean-Claude Perrier, 4, Catherine Clément, 3, Arthur Pauly, 1, Georges Tayar et Yves Delaporte aucune. Ajoutez-y un bulletin blanc et un bulletin marqué d’une croix. »

Il y a plusieurs bonnes nouvelles dans ce dépouillement.

Une bonne nouvelle pour les lettres d’abord, parce que Laferrière est un orfèvre des mots. Pas un grand joaillier. Ce n’est pas lui faire insulte que dire ça. C’est un petit artisan des mots, qui agence ses paragraphes sans vous écraser sous le fatras d’un vocabulaire inconnu des gens de la rue ou la langueur poétique de sonorités ciselées.

« Quand j’ai acheté ma vieille Remington 22, il y a un quart de siècle, je l’ai fait pour adopter un nouveau style. Plus rude, plus dru qu’avant. Écrire à la main me semblait trop littéraire. Je voulais être un écrivain rock. Un écrivain de l’ère de la machine. Les mots m’intéressaient moins que le bruit du clavier. J’avais cette énergie à revendre. Dans l’étroite chambre de la rue Saint-Denis, je passais mon temps à taper comme un dératé dans la pénombre. Je travaillais, les fenêtres fermées, torse nu dans la fournaise de l’été. Avec une bouteille de mauvais vin au pied de la table.

Je reviens à la bonne vieille main

qui tombe si rarement en panne. »

C’est juste que parfois, comme à l’embouchure des lignes précédentes, il vient jeter des vers au milieu de la prose. Sans jamais briser la lecture. J’aime beaucoup. 

Ces insertions.

Comme de la musique

échappée

de nulle part.

Mais où pouvais-je trouver une photo de Jacmel au crépuscule pour bercer d'échancrures haïtiennes un paragraphe maladroit, une oraison surprise ?
Mais où pouvais-je trouver une photo de Jacmel au crépuscule pour bercer d’échancrures haïtiennes un paragraphe maladroit, une oraison surprise ?

C’est une bonne nouvelle pour la Francophonie. Le Canada et Haïti. Mais il sera temps un autre jour de traiter de la géopolitique des Lettres, de Pétionville, du Québec, des Eldorado et autres Jérusalem. Ou du poète neurologue Jean Métellus parti samedi dernier à 77 ans revoir Jacmel au crépuscule.

C’est aussi une bonne nouvelle pour Arthur Pauly, le lycéen qui s’était porté candidat, avec ses rédactions pour seules œuvres et une candidature rédigée avec l’aide de sa grand-mère. Parce que frôler l’immortalité quand il vous reste tout à vivre, ça tient de la magie des mots. Et ça, c’est le job des Immortels. Ils ne sont pas là que pour décorer les dicos avec des définitions impossibles.

Cela s'est joué à 22 voix...  et Arthur ne repart pas Fanny
Cela s’est joué à 12 voix… et Arthur ne repart pas Fanny

C’est une bonne nouvelle pour moi, mais je ne sais pas comment le dire vraiment. Parce qu’en fait je ne m’explique même pas l’enthousiasme qu’a suscité chez moi ce scrutin.

Mais je suis enthousiaste.

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