Nathan Bonne, lynché

L’année se termine. Le rituel des rétrospectives est en marche. L’année du Zapping, l’année des Guignols, les grands bêtisiers de l’année… Je les regarde toujours d’un œil distrait. Faussement intéressé. Parfois je m’étonne – Bostonj’avais par exemple oublié les deux explosions du marathon de Boston et les frères Tsarnaïev, alors même que pour des besoins d’écriture, je me suis penché des jours et des jours sur d’anciens marathons, des courses burlesques à l’heure du balbutiement du sport moderne. Parfois je ne m’étonne même plus – il y a tant de choses qui se contentent de se répéter inlassablement comme ces slogans syndicalistes qui crient au grand soir alors qu’il fait déjà nuit depuis longtemps…

Personnellement j’ai passé une très mauvaise année. Il y a eu de bons moments, un petit garçon qui grandit sans attendre, un mariage champêtre et pastel, et une douzaine de cahiers de quarante-huit pages bien garnis de pattes de mouche. Il y en a eu de mauvais, pas de boulot, pas d’argent, pas de temps. Et puis nous avons eu un autre bébé et nous l’avons perdu. Je ne vais pas m’apitoyer ici. Je le ferai tôt ou tard, mais je n’ai pas encore tous les mots. Et même si je ne sais rien du bon endroit, je sais qu’ici, ce n’est pas l’endroit. Je pourrais vous expliquer ce que ça fait d’apprendre que cet enfant présente depuis les entrailles de sa mère une anomalie grave. Je pourrais vous parler de l’interruption médicale de grossesse qui s’avère n’être rien d’autre qu’une interruption volontaire de grossesse pétrie de toute la lâche prudence du corps médical. Mais ce n’est pas l’endroit. Il nous a fallu faire un choix face à une maladie identifiée et aux statistiques qui vont avec. Les statistiques, ce sont ces nombres muets qu’on veut absolument faire parler. Être soudainement sourd à toute logique n’aide pas à les entendre. Nous avons donc perdu notre petite fille, poussés par les pontes de la médecine et les prévisions pessimistes.

C’était notre choix. On n’en a jamais voulu. Allez comprendre. Mais ce n’est pas l’endroit pour entrer dans les détails.

Gainsbourg psalmodiait plus qu’il ne chantait à l’aune du culte de cargo :

Cargo Culte« N’ayant plus rien à perdre, ni Dieu en qui croire

Afin qu’il me rende mes amours dérisoires

Moi, comme eux, j’ai prié les cargos de la nuit.

Et je garde cette espérance d’un désastre

Aérien qui me ramènerait Melody

Mineure détournée de l’attraction des astres. »

Je me suis tourné vers cette diseuse de bonne aventure qu’est Google, j’ai tapé « Maladie X » dans sa barre de recherches, j’ai tapé « symptômes Y », j’ai tapé « conséquences Δ ». J’ai tapé. J’ai tapé. Jusqu’à ce que mes espérances deviennent du renoncement. Jusqu’à ce que mon esprit se perde dans des billevesées de vie après la mort avant même qu’il n’y ait eu la vie.

Sur Internet, d’autres gens sont passés par le même chemin que nous. Et tous étaient dans le même déchirement, qu’importe l’alternative vers laquelle ils penchaient. Ils étaient là, en attente d’une réponse, d’un moment de clairvoyance, d’un doute raisonnable. Moi, je ne venais pas poser de questions sur la toile, je venais chercher des réponses. Je ne venais pas étaler ma vie ou justifier mes choix. Je sais bien que raconter sa vie dans ces moments-là dans ce miasme informe qu’est le net, c’est donner le caillou pour se faire lapider brutalement et sans vergogne par toutes les mains bien pensantes qui pullulent à la surface de la misère online et humaine.

On vous annonce une maladie X pour l’enfant que vous n’avez pas encore, vous avez quelques jours pour choisir, oublier les projets, la couleur de la chambre et des layettes, ou au contraire trouver le courage de tout affronter en espérant le meilleur et en projetant le pire. Dans le cas où vous trouvez ce courage, et que vous l’écrivez sur un forum ou une page de blog, des bien pensants viendront vous expliquer l’égoïsme qui vous anime de mettre au monde un enfant différent dans un monde inadapté à la différence. Dans le cas où vous décidez de vous désister avec tout ce que cela comporte au sens moral – je parle de l’effritement de votre conscience – des bien pensants débarqueront pour vous expliquer l’égoïsme qui vous anime de refuser de mettre au monde un enfant afin de préserver votre bien-être et vos petites habitudes.

J’avais lu – et mon épouse l’avait lu aussi pour ne m’en parler que quelques mois après – les interventions de porteurs de la maladie X. Ceux qui ont échappé aux 90% de mort in utero, puis aux 90% de mort dans la première année et enfin aux 70% de séquelles physiques et mentales qui viennent vous traiter d’assassin, parce qu’avec leur 3 de coup de bol, ils sont la preuve vivante que tout va pour le mieux dans le meilleur des monde. Personnellement j’en ai rien à foutre des avis extérieurs. Au moment de choisir, nous étions seuls. Nous n’étions même plus un couple. Quand mon épouse a avalé le cachet qui confirmait notre renoncement, elle était seule. J’étais à cinq centimètres mais elle était seule. J’ai pas besoin qu’un porteur heureux de la maladie X et ses 3 de coup de bol vienne me traiter d’assassin, je sais ce que j’ai fait, je sais ce que ma compagne a fait, je sais que nous étions seuls chacun de notre côté. Un survivant ne convaincra jamais un mort en permission, l’un et l’autre empruntent des routes à contre-sens. Il faut ne pas avoir été épargné par la connerie pour traiter d’assassin une personne désespérée. J’ai réprimé au fond de moi la haine que m’inspirait ces commentaires, là où baignait déjà ma peine et mes rejets. J’ai conservé la valse de mes insultes à mes proches. Je me suis défoulé dans mon estomac et le ressentiment. Ce sont mes proches qui en ont souffert. Ils n’avaient pas les bonnes stats du coup de bol.

Voilà comment sans m’exposer nullement, sans aller raconter ma vie, je m’en suis allé me faire lapider par procuration. Ce n’est un secret pour personne, mais je travaille actuellement à la rédaction d’un roman feuilleton qui mêlera sans retenue tous les lieux communs du western. C’est étonnant, mais je pense que les lynchages de l’époque avaient quelque chose de plus humain.

Je ne comptais pas m’étendre là-dessus. Mais j’ai lu hier l’histoire de Caterina S., une étudiante italienne de 25 ans atteinte de quatre maladies génétiques qui a laissé une photo sur sa page Facebook où l’on peut lire :

caterina_simonsen« Moi, Caterina S., j’ai 25 ans, je remercie la vraie recherche, qui inclut l’expérimentation animale; sans la recherche, je serais morte à 9 ans. »

Il s’en est suivi des messages de sympathie et des messages d’insultes dont une trentaine de souhaits de la voir crever. Je me passerai de commentaire. Je me passerai d’en dire beaucoup plus. Je me passerai de penser des généralités sur la cause animale. Je me passerai d’en rajouter. Elle, comme moi, comme beaucoup d’entre nous, pour une chose ou pour une autre, elle aura prié les cargos de la nuit. Qu’importe si le monde nous traite d’assassins.

C’est le monde où ma fille ne grandira pas. C’est le monde où mon fils du haut de ses douze mois fait défiler les pages sur le smartphone de son père. C’est mon monde, on a beau le traiter de virtuel, c’est très sûrement l’incarnation du XXIème siècle qui sera spirituel ou qui ne sera pas.

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