Nathan Bonne, historien du 11 juillet 1963

Depuis quelques semaines, ce que j’écris ici revient en gros à exprimer tout ce que je ressens quand je suis assis devant la télé – que je regarde tout aussi bien couché – ou quand je feuillette électroniquement des sites internet d’actualité, de Voici à la Tribune. Ça pourrait être un exercice de style. Une contrainte éditoriale hebdomadaire qui m’apprendrait, semaine après semaine, à mettre les mots justes sur les justes ressentis.

Ça pourrait.

Mais ce matin par exemple, devant la moisson exceptionnelle de sujets que je pourrais aborder, je me sens tout mou. Je me sens las.

Entre la photo du petit Gregory – utilisée malencontreusement pour une affiche sur la garderie gratuite d’enfants du Festival de Jazz de Montreux, parce que le stagiaire en charge de la conception était jeune et étranger – l’affaire des apéritifs réguliers de la Police Municipale de Cogolin – je ne parle même pas de l’enquête truculente de l’IGPN pour faire tomber le réseau de soûlards – et le monde entier qui fêtera aujourd’hui les 95 ans de Nelson Mandela alors qu’il s’attend à sa mort depuis des semaines, j’ai comme une sensation d’ennui, une envie de causer météo.

Mais reprenons-nous, il fait beau, il fait chaud, je me fais bouffer par les moustiques, et le monde aime Mandela. Sans trop bien savoir qui il est. Mais il l’aime.

Et c’est sûrement à juste titre.

Il y a cinquante ans, Mandela était déjà en prison depuis une année, lorsque des activistes, des Noirs, des Blancs, des Métis, se réunissent le 11 juillet dans une ferme à Rivonia. Ils savaient que tôt ou tard ce lieu de rendez-vous serait découvert, alors ils s’y retrouvaient pour la dernière fois… ils ne croyaient sûrement pas si bien penser. Il y serait question de « Mayibuye », une opération de renversement du pouvoir à base de guérilla urbaine, inspirée de l’action castriste à Cuba. L’idée était encore controversée au sein des activistes. J’aurais sûrement été de ceux qui pensent qu’un coup d’état armé – sans appui militaire – est soumis à trop d’impondérables pour ne pas s’y lancer, surtout dans un pays qui sent la poudrière, où la maltraitance et la domination des uns nourrissent le ressentiment et la haine des autres. Mais la lutte armée était nécessaire… dans cet autre pays de Gandhi, rien ne changerait avec des fleurs au bout des fusils… rien à voir avec le Portugal douze ans plus tard. Les conspirateurs de Rivonia sont arrêtés ce soir-là par la police sud-africaine. Le procès qui en suivra marque pour les observateurs, les historiens du temps présent, le début de la chute du régime de l’Apartheid.

L’avocat afrikaner Bram Fischer va transformer le palais de justice en tribune politique vers laquelle les yeux du monde seront tournés. Il évitera la condamnation à mort des prisonniers, sera lui-même arrêté – il était le président du parti communiste clandestin après tout – et périra en prison en 1975. Il inscrira à jamais la lutte contre le régime de l’Apartheid en lutte juste. Mandela qui était en prison depuis 62, condamné pour cinq ans, sera lui aussi condamné à vie à l’occasion du procès de Rivonia : même s’il n’était pas de la réunion du 11 juillet 63, l’accusation avait fait de lui un chef spirituel, avait vu là l’occasion de le condamner à mort.

Ce qui me vient là, après ces quelques lignes historiques confuses, et sûrement approximatives, c’est ce qu’ont du ressentir ces hommes qui se faisaient arrêter dans une ferme, un mois de juillet en plein hiver austral, alors qu’ils ne savaient pas encore bien ce qu’ils devaient faire, et que l’Ennemi s’apprêtait à les renvoyer au rang de légendes.les inculpés de Rivonia

Putain, qu’est-ce qu’ils devaient avoir peur de crever, là, et de subir ce qu’il y aurait à subir juste avant.

Et moi, j’ose m’ennuyer parce que les chroniques des actualités se satisfont de leur propre médiocrité.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s