Nathan Bonne, bachelier des lointaines années

Les mêmes reportages que l’an dernier, on appelle ça un marronnier, c’est un peu comme le platane qu’on recroise régulièrement en revenant du boulot. Peut-être est-ce une façon de se rassurer. De se donner des repères dans un monde qu’on prétend en perpétuelle évolution, juste parce que les smartphones sont toujours plus perfectionnés.

Là, il s’agit des résultats du bac. Tu parles d’une information. Il y a ceux qui l’ont. Ceux qui vont au rattrapage. Ceux qui ne l’ont pas. Il y a ceux qui font des démonstrations de joie. Ceux qui font des démonstrations de peine. Il y a les parents qui pleurent. Les parents qui n’y croyaient pas. Il y a celle – ou celui, mais c’est souvent celle – qui se tape la meilleure de toutes les notes, au-dessus de vingt.

Alors que le tout n’est pas d’avoir son bac, mais d’en faire quelque chose, sans qu’il ne vous serve à rien.

J’ai eu mon bac il y a déjà vingt ans. Et je ne crois pas qu’il m’ait déjà servi à quoi que ce soit. Je ne sais même pas où est ce foutu diplôme.

Avant de l’avoir, j’étais déjà inscrit en faculté. Et puis après, pour devenir livreur de pizzas, concourir à des places prestigieuses de petit fonctionnaire fauché, ou jouer au poker en ligne, je n’ai jamais eu besoin de le présenter.

En terminale j’ai eu un professeur qui semblait un peu fou, mais qui ne l’était pas du tout. Du moins pas plus que les réactions qu’il provoquait chez les gens bien portants. Un jour, un peu décontenancé par la mollesse de notre petite classe – nous étions huit ou neuf, pas plus – il s’était mis à imaginer à haute voix ce que nous deviendrions plus tard. Président de la chambre de commerce pour l’une, employée des poste pour l’autre – parce que des incompétents il en faut, avait-il ajouté – comptable dans les magasins à Papa pour le suivant… et pour moi, avant qu’il ne décide quoi que ce soit, j’avais dit : « aventurier », et il avait répondu : « oui, aventurier, pourquoi pas. »

En quelque sorte c’est ce que je suis devenu. Je ne vis pas des aventures palpitantes. Je ne suis pas un archéologue sous son Stetson, ni un espion en smoking. Mais je vis, et c’est toute une aventure.

Après, il faut savoir la raconter. Ou pas. J’ai longtemps pris soin de ne pas raconter ma vie, sauf à en faire toute une histoire et qu’on n’y retrouve plus rien de ce qu’elle était à l’origine à part l’essence. J’ai peut-être eu tort, car je me dis – depuis ce matin, au hasard d’une rencontre de mots sur mon clavier – que j’ai fait malgré moi de l’écriture un combat… comme si un soldat faisait de son fusil la bataille, alors qu’il doit faire la bataille avec son fusil. Je ne suis pas sûr que l’image soit la plus appropriée, mais c’est la seule qui me vienne à cette heure. Il m’en vient là une autre, toute bête : je n’ai pas à faire de l’écriture un outil, elle est déjà l’outil.

Je travaille actuellement sur plusieurs projets. Pour l’un d’entre eux, un recueil de nouvelles tirées de mes anciennes publications de blogueur émérite, je corrige des textes déjà bien écrits, réécrits, retravaillés, stylisés. Ce matin, en suivant une intuition, j’ai viré la moitié des paragraphes de l’un d’eux. Et j’ai écrit sur l’écriture. Comme jusque là, je ne l’avais pas fait.

« J’ai toujours voulu raconter pour me sentir écouté, voire me sentir entendu, parce qu’après tout, qu’importe qu’on me comprenne. J’imagine que si j’allais voir un psy, il me rappellerait des souvenirs d’enfance que je n’ai pas, et dans lesquels on m’a laissé pleurer et pleurer seul dans ma chambre, enfoncé dans le matelas de mon petit lit à barreaux, avec la sensation mortifère de ne pas être entendu. Cette sensation aurait glissé à travers moi, imprégnant chaque pore de ma peau d’une sueur d’angoisse aux sels acides.

J’imagine aussi que si j’y regarde franchement, je me rappelle ce que j’ai ressenti, ce soir-là, chez une petite fille, alors que j’étais un petit garçon un peu amoureux d’elle sans savoir ce que c’est, que je déchiffrais à peine quelques mots, mais que je lui lisais quand même les textes des bulles d’un Mickey Parade, inventant ce que j’étais incapable de lire en me basant sur les seules images et mon imagination. Et elle, elle m’écoutait, ou plutôt elle m’entendait, essayant sûrement de retenir chaque mot, pour se relire le bouquin après. Ou alors, elle était vraiment prise dans l’histoire – il y avait des bateaux, une mer démontée, les Castor Junior et Donald poursuivi par les Rapetout – qu’elle découvrait autrement, sous une sonorité nouvelle, un angle changeant. Je ne sais pas ce qui se passait, je n’en saurai jamais rien. Mais d’une histoire bien racontée de multiples histoires naissent. Et les histoires peuplent le monde. Le vrai. Le rêvé. Les continents improbables et les contrées réelles où dorment les peuplades australes à cette heure-ci sous d’autres étoiles que les nôtres. Je raconte des histoires pour que mon amour ne meure pas, pour que quelque part je puisse toujours être frappé par le sien. Je raconte des histoires parce que je veux rester amoureux et espérer qu’elle le soit. Et si j’écris, c’est parce que je n’aime pas le travail d’équipe, et qu’au cinéma il y a trop de noms dans les génériques qui défilent à la fin des films.

Oui, je sais, tout cela devient confus, et c’est bien un de mes défauts. »

Il y a de grandes chances qu’on ne trouve plus ces mots ordonnés dans le même sens. Il y a de grandes chances qu’ils conservent le même sens. Celui d’une écriture amoureuse. Parce que c’est peut-être ce que je fais de mieux, ça – et tenir mon fils contre moi. Et qu’il me suffit d’y croire. Qu’il me suffit d’arrêter de chercher les marronniers qui nourrissent mes superstitions, qui parce qu’ils me rappellent que rien ne change me font oublier mes craintes. Il faut que je prenne la crainte à bras le corps, que je l’étreigne, que je l’embrasse, que j’en fasse une compagne d’art, une muse.

Je ne finis jamais ce que j’écris, mais je veux être un amoureux heureux. Il faut que je choisisse, et c’est maintenant. Et c’est avec des mots. Bien entendu.

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